« Débats et Imaginaires algériens » au Centre Culturel algérien et à la Gallerie de L’Harmattan

« Débats et Imaginaires algériens » au Centre Culturel algérien et à la Gallerie de L’Harmattan

Par: Max Véga-Ritter

Professeur émérite à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand

Vice-président de l’Association France Algérie Pays d’Auvergne



 

Ce livre est le produit et le reflet de plus de quinze ans de lectures algériennes souvent au hasard des disponibilités, d’un universitaire rompu par métier aux lectures d’œuvres littéraires ou relevant de l’histoire des idées et de la civilisation, comme peut l’être un angliciste, mais qui néanmoins avait un attachement quasi viscéral à l’Algérie par son enfance et sa famille. Mon père, né à Madrid d’une mère française et d’un père espagnol, a passé le bac en 1916 à Constantine chez une grand- tante qui y habitait la depuis 1870, le frère de mon père, y a été ordonné prêtre en 1920 et enterré en 1939.

De la lecture de tous ces ouvrages, et de bien d’autres dont je n’ai pu faire la recension faute de temps et je l’avoue humblement faute d’énergie, mais qui auraient mérité tout autant de figurer parmi celles publiées, une impression et un jugement se sont imposés massivement à moi avec évidence, c’est la puissance et la vitalité de cette littérature algérienne. L’Algérie s’impose comme une nation phare d’un point de vue littéraire et culturel d’Afrique et de la Méditerranée.
L’Algérie, faut-il le rappeler, s’étend sur une superficie considérable, la plus grande d’Afrique, des rives de la Méditerranée jusqu’au cœur du Sahara et au-delà, développant une longueur de côte méditerranéenne impressionnante. Son histoire s’étend bien au-delà de 1836, au-delà l’empire Turc qui a duré environ 300 ans, de la présence byzantine, des invasions vandales et autres, au-delà de l’empire romain qui a laissé des vestiges grandioses matériels et immatériels avec Augustin d’Hippone et Apulée ou Salluste.
Force est de constater à la lecture de ces cent et quelques dizaines d’ouvrages, romans, poèmes, essais, parus dans l’espace de seulement 15 ou 16 ans, que la littérature algérienne arabophone, francophone ou tamazight, habite massivement cet espace et ce temps. Elle l’habite avec une puissance remarquable, voire stupéfiante.
Ici je ne fais pas seulement allusion aux superbes poèmes de Rachid Boudjedra, Cinq fragments sur le désert,Barzakh 2001, Aube 2002,ô celui de Maïssa Bey, Désert, Désir d’éternité, illustré de superbes photographies d’Ourida Nekkache,Dalimen 2006, que tout voyageur au Sahara devrait lire et avoir dans sa poche, pour pénétrer le mystère, l’âme et la beauté du Désert, ou aux romans de Djamel Mati, avec ses mirages ensorcelants qui mêlent l’Utopie sociale et politique à la fascination du Rêve ou du Délire, avec On dirait le Sud, ou LSD aux essais ou romans de Boualem Sansal, Petit éloge de la mémoire, ou le roman historique de Denis Chetti sur le passé gréco-romains de l’Algérie, Les Massylés, Barzakh, 2018.

Le Sahara et ses femmes et hommes ont été transformés en objet d’amour pour Maïssa Bey ou d’extase glacée devant le néant pour Rachid Boudjedra, deux réponses à l’énigme de l’origine du temps et de la naissance de l’être humain ou deux méditations opposées devant elles. Dans les deux cas, un départ et une émancipation ont été marqués de la soumission silencieuse au temps et à l’espace, une volonté d’élaboration d’une vision humaine du temps et de l’espace, une reprise de l’histoire et d’un héritage, d’une signification de ceux-ci qui libère fût-ce dans la douleur ou dans l’amour.
Ces femmes et ces hommes habitent, pleinement, cet espace et ce temps d’un souffle, d’une tendresse, d’une plénitude d’existence qui fascinent et émeuvent leur lecteur.
« On dirait le Sud »Apic, 2007 comme « « LSD », Alpha, 2009 de Djamel Mati est issu de l’imaginaire des Mille et une nuits, celui des bédouins nomades, du merveilleux arabo-persan et des vapeurs de narguilés dont il est fait un usage, dans le roman, abondant. Le merveilleux et le fantastique se mêlent au réel le plus accablant. Les héros et héroïnes naviguent à travers les mirages et les univers parallèles, les sortilèges et les signes magiques, les réalités et leurs doubles. Cependant, tout cela s’ordonne dans un voyage initiatique, une quête de l’Impossible, de la Vérité et de la Vie qui s’avèreront finalement être l’Amour, qui transcende tous les univers, et les meut tout à la fois.

Dans On dirait le Sud, en cours de route Zaïna et Neil rencontreront des êtres bénéfiques, Nour, androgyne, sorte d’Ariel tout de pureté céleste et de spiritualité, Mouloud, le noble bédouin secourable et altier, Iness la princesse Targuie qui sauve Neil et lui porte un amour exigeant et entier. En leur compagnie Zaïna, d’une part, Neil de son côté chemineront à travers des périls et des paysages symboliques, chargés de menaces et de maux physiques autant que spirituels ou moraux.

La fin paraît, contre toute attente, consacrer le divorce entre le masculin et le féminin

Dans IZURAN, Au pays des hommes libres, roman, Editions Alpha, 2010
Fatema Bakhaï évoque le passé antique romano numide de l’Algérie avec de belles pages denses sur Sophonisbe, Syphax et Massinissa, sans mythifier pour autant ce dernier. Si elle évoque le sort de la Numidie, de Cirta, de Juba et Jugurtha trahi et livré aux romains par le roi de Maurétanie, elle ne s’embourbe pas à prendre parti dans ces luttes féroces et cruelles. Elle préfère créer un héros, voyageur aventureux et indépendant de caractère, avisé mais loyal en amitié et en amour, qui traverse ces bouleversements tragiques en tentant de préserver la noblesse ancestrale des coeurs fiers.
Dans son récit, elle garde l’équilibre entre des femmes dans leurs rôles traditionnels ou celles qui mènent des entreprises avec audace. Elle campe des hommes, qui sont déclarés et se disent Barbares, mais qui maîtrisent et écrivent admirablement le grec et le latin, lisent et commentent les grands auteurs, publient, tiennent des librairies où s’entassent les ouvrages savants.
Cependant elle montre la persistance d’un irrédentisme, d’une sève vigoureuse qui veut s’affirmer contre la romanité et se méprise de céder le pas au désir de paix

Cette littérature n’habitent pas seulement ces temps reculés et espaces exceptionnels. Elle fait vivre les femmes et les hommes des Montagnes de l’Aurès avec ses légendes et ses histoires rudes, brutales ou tendres, de El-Mahdi Acherchour, Pays d’Aucun mal, 2008, Moineau Aden 2010, avec une puissance d’évocation qui fait surgir quasiment devant les yeux du lecteur des êtres à la fois tout proches, frémissant d’émotion et étrangers tout à la fois, dans une langue admirable.
Parfois, comme Habib Tengour ou Amin Zaoui, cette littérature s’empare d’épisodes lointains, venus du fond du Moyen Orient en temps reculés, pour évoquer des épisodes historiques violents et encore présents, comme l’admirable Habib Tengour Le vieux de la montagne,Minos, 2008, La difference d’Habib Tengour , palimpseste sublime où percent sous les horreurs du present les barbaries des Mongols massacrant tout la fine fleur des lettrés arabes de Bagdad ou persans de Nishapour, tandis que retentit la voix prophétique d’Omar Khayam, le grand poète des Rubayats qu’ « une seule expérience séduisait, la liberté ».
Avec Haras de femmes 1998, ou les Gens du parfum, Serpent à Plume 2003, Festin de mensonges, Fayard, 2007,Amin Zaoui, lui, écrit des contes qui pourraient sortir des Mille et une nuits. L’un de ses personnages est nourri des poèmes de Al Mountanabbi, le grand poète mystique soufi, et son Langage des oiseaux. Oui, mais voilà l’auteur est aussi nourri d’André Breton, de George Bataille, et de Marcel Duchamp ou Freud. On ne la lui fait pas. La modernité débarque au jardin peuplé des fameuses houris, avec des camions chargés de cameras d’Hollywood, d’actrices américaines blondes et vulgaires, en costume d’homme. Le décor était truqué. Qu’est-ce ce qui est truqué ? semble demander l’auteur. La représentation du passé ? La modernité ? les deux mon général. Au cœur de l’intrigue il y a un affrontement oedipien entre un Père et un fils qui abandonne sa belle, rapidement reconquise par le père, avant que le fils pleure son ancienne bien aimée et fonde un culte du vagin. Au cœur de ces fantaisies débridées se tient une ironie féroce qui n’épargne rien, fait basculer les décors somptueux sur leur envers sordides, tire les ficelles des marionettes pitoyables ou atroces.
Je laisse savourer le lecteur la suite de ces liqueurs fortes aux goût violent, sous leur velours raffiné et savoureux. Amin Zaoui est un savant distillateur dont les alambics ont des double triple quadruple fonds, les vapeurs qui s’en dégagent peuvent troubler plus d’un esprit.
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Ces auteurs algériens ont su évoquer de nombreux aspects de l’histoire humaine en Algérie je pense à l’évocation du grand peintre Etienne Dinnet à Biskra, avec Fayçal Ouaret, dans Ocres,Barzakh, 2003

Dans La nuit des origines, Aube 2005,de Nourredine Saadi, le heros est né à Constantine d’une mère arabo musulmane et d’un père inconnu, il émigre à Saint Ouen, se presente comme Alain Ali, dans le commerce des fameuses Puces de saint Ouen. Il fait la connaissance d’une femme originaire de Constantantine Abla, rebaptisée Alba
La fin d’Abla viendra jeter sa dissonance définitive au milieu de ce monde joyeux de la foire aux vestiges fascinants des temps révolus. L’héroïne Abla-Alba est un moment tentée d’entrer dans ce commerce du passé avec un manuscrit de prière particulièrement précieux, venu, par l’intermédiaire d’un grand-père chéri, d’un lointain ancêtre qui fut fondateur d’une confrérie « Zaouïa ». Il y a là toute une figuration de l’énigme du rapport au passé, à l’héritage à la fois sacré et intouchable, à son sens et à son poids. D’une certaine manière Abla est prise entre le désir et la culpabilité de s’en défaire, de se libérer d’une tradition qui a mutilé sa vie et qu’elle a rejetée. Propulsée par l’exil dans ce haut-lieu du commerce du passé elle est placée elle-aussi devant la tentation vénale d’un Occident qui transforme des objets précieux ou sacrés en richesses sonnantes mais ce faisant se distancie d’eux par leur désacralisation.
Abla est écartelée entre la fidélité à la tradition algérienne et le salut que lui offre, après les cruautés et les humiliations subies par elle à Constantine, la revendication de la filiation à son grand-père devenu officier de la Légion d’honneur en 1936.
Avec Abla, Alain-Ali rencontre aussi une histoire occultée et la difficulté inextricable du rapport à celle-ci. Saint-Ouen devient la parabole d’un rapport au passé qui questionne l’Algérie. Inversement Abla incarne symboliquement une impossibilité ou une impasse dans le rapport à la modernité et son autre, la tradition, d’une incompatibilité entre modernité et sacralité ou tradition, entre présent et mémoire, qui devra être surmontée.
Cependant, le lecteur aura remarqué que dans tous ces cas, l’écrivain s’empare de l’opposition modernité et héritage pour refuser de se soumettre à l’un et à l’autre, mais pour s’émanciper de la soumission à l’un et à l’autre et s’engager sur le chemin de la liberté.
La littérature algérienne s’est hissée au niveau le plus élevé d’elle-même en traitant de la décennie sanglante. Nombreuses sont les oeuvres douloureuses, sordides et sublimes à la fois, étonnantes, je signalerai simplement quelques œuvres qui coupent le souffle de leur lecteur par leur sobriété, leur tragique et la profondeur de leur humanité
J’en mentionnerai trois que j’évoquerai brièvement en priant le lecteur de les lire plus tard, au milieu de beaucoup d’autres œuvres aussi émouvantes. Roses d’abîme de Aïssa Khelladi,Seuil 2009, Les ailes de la reine de Waciny Lârej,traduit par Marcel Bois Sindbad 2009, Tuez les tous de Salim Bachi 2012, parmi bien d’autres recensées dans l’ouvrage, remarquables.
Par la généalogie des rapports de parenté au cœur des hommes et de leurs parentèles qu’ils dépeignent, la configuration des parcours politiques croisés avec leurs trahisons et leurs inversions d’engagement dans leurs contraires, les passions positives et leur ambivalence tragique, la puissance des pulsions sexuelles mobilisées, ces romans présentent un tableau le plus accompli, le plus profondément fouillé des fureurs sadiques et fanatiques des pulsions profondes de l’homme, des douleurs épouvantables que l’on puisse trouver.
Je ne crois pas qu’il existe d’analyses plus précises et évocations plus éloquentes des barbaries en cause chez des hommes par ailleurs ordinaires, en Occident. Elles ont rarement été lues et évoquées en France ou en Occident et dans leurs médias.

Roses d’abîme d’Aissa Khelladi Seuil, 1998, emporte son lecteur au cœur de la démence islamiste qui a frappé l’Algérie dans les années 90. Un roman si éprouvant, si atroce que le lecteur pourrait être tenté à plusieurs reprises de faiblir et d’abandonner avant sa conclusion, si le récit ne le tenait pas dans sa main de fer.
Le personnage central, « la Rose d’abîme», en est une jeune femme, Warda, une athlète qui s’entraîne avec acharnement à la course à pied, en dépit de l’opposition violente de sa mère, mais aussi de son entourage parce que « le sport abîme la féminité. ». Au cours d’une de ses courses, elle est enlevée par un islamiste, humiliée, avilie, battue, torturée, violée, devient la putain consacrée d’un groupe de fanatiques islamistes, se mutile, tente de se suicider avant d’être délivrée et de finir l’épouse d’un général.
L’auteur a choisi de projeter sa vision du cauchemar islamiste, tout d’abord à travers un enracinement dans le passé de la guerre d’Indépendance. Les adultes protagonistes, les pères et mères du récit, ont tous un passé commun dans cette guerre, un passé le plus souvent héroïque avec cependant des failles, des ombres épaisses, car la répression des français fut féroce et sans scrupules, mais avec aussi ses clivages irréconciliables. Entre le moudjahid qui sacrifie tout, y compris la vie de ses compagnons d’armes, à des rites religieux intangibles et le patriote qui lutte pour l’indépendance, il y a parfois un abîme qui les dresse l’un contre l’autre. Des fantômes d’épisodes passés, que les protagonistes avaient crus bien morts et ensevelis définitivement, resurgissent pour demander des comptes et jouer un rôle dans les événements du présent.
Il y a aussi les rapports entre les membres de la famille, entre mari et femme qui ont enseveli un secret brûlant au plus profond de leur âme, épouses répudiées et qui avaient été oubliées mais qui viennent réclamer leur part ou clamer leur colère, entre père et fils qui prennent le parti de la mère ou se dressent contre la loi despotique et sans frein du père, incarnée par une Sharia fétichisée et prise au pied de la lettre, entre mère et fille qui refuse de se soumettre à la tradition incarnée par la mère, ou enfin, entre frère et sœur.
L’auteur dessine une genèse humaine et psychique des formes de l’éruption de la violence à travers des histoires personnelles, des destins secrets, des délires religieux, des croyances magiques, des pratiques traditionnelles, des irrationnels qui font le tissu des vies individuelles et collectives.

Salim Bachi est un autre auteur majeur de la peinture de la folie religieuse. Dans Tuez les tous, Gallimard 2006 la ligne de force qui troue le récit de part en part est le rêve de puissance génératrice d’un homme supérieur. Le personnage principal  » commençait à caresser ses rêves de puissance et de gloire pour s’extraire de sa chrysalide » (p. 34) Ce rêve s’est brisé sur la femme, la compagne française, devenue épouse, avant d’être désertée sans un mot, pour partir en errance. Au coeur de cet échec l’avortement qui exprime la volonté d’autonomie de la femme, avortement ressenti par le personnage, comme son propre assassinat.
L’incident cristallise l’horreur de la femme qui s’enracine dans la haine de la mère qui élève dans le culte du fils, aux dépens du père et de la soeur, culte ressenti comme une castration du père et du fils tout à la fois, au figuré et presque au propre, car le sujet du récit est frappé de frigidité.
L’itinéraire du personnage, tel que le voit Salim Bachi, traverse la société occidentale comme si celle-ci n’existait pas, dans une sorte de déni de réalité qui atteint les proportions d’un quasi rejet hors de la conscience sinon à titre de décor d’ombres ou de fantasmagorie. Contre ce monde s’érige une contre-histoire. Le pélerinage à Grenade en Espagne et surtout à Cadiz se dégage avec force comme l’événement symbolique. C’est de Cadiz que les vainqueurs de Grenade se sont élancés à la conquête du Nouveau Monde, véritable symbole de l’Occident et de la haine de celui-ci. Il y a, en filigrane, comme un regret empoisonné et insupportable d’une occasion manquée et usurpée par d’autres. C’est le tragique raté à abolir et à raturer.

Ces rêves et ces pulsions paranoïaques et mégalomaniaques plongent leurs racines dans la conscience d’un néant personnel. De façon obsédante revient le sentiment d’être condamné, damné par le spectre du père, l’Avocat des pauvres, d’être un « rien », un « moucheron ». La perspective de l’acte futur le plonge même dans un sentiment accru de corruption et de néant. Ce dernier devient alors le ressort principal de son action. L’accomplissement de l’acte achèvera sa condamnation et sa néantisation.

Et Dieu ? le sujet se décrit à la fois comme un « incrédule », au même titre que les juifs et les chrétiens, donc un damné. Dieu est une puissance qui tisse la trame du monde dans laquelle le personnage lui-même n’est qu’un misérable fil. Il est aussi à la
fois le diable et Dieu. Tout à la fois.

Le sujet du récit se présente au lecteur comme une sorte d’hybride, de transfuge de l’Occident laïque ou agnostique, devenu l’instrument du fanatisme religieux qui l’utilise pour son originalité, son nihilisme et son doute. Cette alliance entre le fanatisme religieux et le sous-produit d’un scepticisme métaphysique est à coup sûr est un des traits problématiques de la vision qu’a Salim Bachi de l’auteur de l’attentat.
L’auteur place dans la bouche de son personnage une citation de Hamlet, tirée, sans que l’auteur le précise, du monologue « To be or not to be ».Ce soliloque célèbre exprime la division, le doute et la tentation du suicide au coeur du héros tragique, appelé par le spectre de son père à le venger. D’une certaine manière, derrière son personnage, Salim Bachi a donné à celui-ci une dimension tragique par la référence ironique au héros de Shakespeare pris entre le devoir de vengeance et sa conscience, entraîné vers la mort et le suicide.

Un des auteurs les plus émouvants et profonds sur le sujet est Waciny Lârej avec Les ailes de la reine.1993, Sindbad, 2009. Il nous presente une société aux prises avec la pauvreté, l‘immobilisme, la cupidité sans états d’âme des « Benikalbouns » , les débris de traditions qui tyrannisent encore les relations entre les hommes et les femmes, martyrisent la vie, le désir, l’amour, la jeunesse. Sur ce fond, surgit la vague des « Inquisiteurs », les fanatiques saisis d’hystérie religieuse. Ils assouvissent leurs frustrations ou leurs impuissances, sociales, culturelles, morales, affectives et physiques dans une fureur d’intolérance et de « purification » religieuses. Les deux heros sont une artiste lyrique et choregraphe qui danse et chante Sheherazade de Rimsky Korsakov, elle est l’élève d’une professeure de danse russe, elle a été blessée d’une balle qui s’est logée dans sa tête , elle mourra de cette balle lors d’une representation
Waciny Laredj dessine à travers son roman la question de la place de l’Art, de la Beauté, du Désir, de l’Amour, du Pouvoir et de la Violence. L’auteur place ainsi la chorégraphie et l’art algériens sous le signe d’une inspiration slave, non occidentale, qui se veut fille de Byzance, de même que l’Islam turc ou arabe, est lui aussi l’héritier de Byzance. Miryam voit dans Rimski-Korsakov « un auteur qui a suscité un réveil de la vie à partir des dépouilles d’un Occident décadent ». Elle revendique une affinité encore plus profonde avec lui: « Schéhérazade est pourtant de notre sang, qui s’est figé »141, s’exclame-t-elle.
La figure de la folie qui entre en scène, à la fin, est sans doute celle du désespoir. Elle est, peut-être, plutôt celle de la raison humaine humiliée et éplorée, telle que les réalistes veulent la voir, ceux pour qui il n’est de réalité et de raison que triomphant du cœur et du corps. La raison humaine, qu’on a travestie en Folie jetée dans l’abîme ou enfermée à l‘Asile, reviendra-t-elle chanter Schéhérazade et danser Rimski-Korsakov sur la scène d’Alger? Mais cette folle n’est-ce pas finalement l’Algérie elle-même, précipitée dans le vide et qui reviendra prendre toute sa place?.

Les mutations

Cette littérature algérienne a créé un véritable roman d’éducation à l’Algérienne qui lui est propre, enraciné dans son histoire et dans sa chair, offre une peinture délicate, fine et précise ,profonde des crises de passage de l’enfance à l’adolescence et l’âge adulte, d’un monde roidi dans ses traditions immuables, religieuses ou ethnique, on ne sait , les spécialistes se disputent sur le sujet et je me garderai de prendre parti., touiours est-il que ces traditions craquent sous la poussée de manières et d’aspirations nouvelles, fluctuantes voire évanescentes, françaises, occidentales ou non, leurs drames et leurs impasses aussi dans les deux sexes.
Chez les femmes, Najia Abeer, Constantine et les moineaux sur la murette, Barzakh,2003, dresse une analyse de l’éducation d’une petite fille dans une maison de la souika, le vieux Constantine. Il y a le personnage du père instituteur, toute la parentèle, les réunions secrètes des conjurées indépendantistes, il y a comme une topographie souterraine, des cheminements obscurs. On sent dans les profondeurs sourdre une interrogation, celle de l’enfant mais aussi de la femme, sur l’identité de celle-dernière, sur son être, sur l’amour, sur la filiation, sur les mystères dont les adultes enveloppent les actes de la vie. La violence éclate brusquement au détour d’une scène banale pour projeter sur le devant de la scène le secret qui hante, le mystère de la mère absente, partie parce que rejetée, parce qu’étrangère au groupe, dont le nom (Louise) n’est jamais prononcé, la passion qui a été tue, étouffée, mais jamais été éteinte sous le poids des coutumes et des habitudes. Constantine, ses précipices et ses passages dissimulés, son passé tourmenté et ses maisons serrées autour de la zaouïa au-dessus de l’abîme, sert de masque transparent et de visage aux interrogations qui hantent le présent.

Assia Djébar avec Nulle part dans la maison de mon père, aborde avec subtilité le rapport entre le Désir, les mœurs modernes et la langue, arabe, française et la littérature. Le roman met en scène un père instituteur, formé à l’école laïque et républicaine. Un jour où il voit sa fille faire ses débuts sur le vélo d’un petit voisin français, il lui intime l’ordre de cesser l’exercice et de ne plus montrer ainsi ses jambes. Hélène Cixous rapporte une anecdote un peu parallèle, avec son frère qui refuse d’enfourcher un vélo de fille, symbole de castration. L’héroïne, Fatima, intériorise l’interdit de la chair et l’infériorité féminine. Jeune fille, elle préfèrera parler français, langue neutre, avec son amoureux, qui lui permet d’éviter l’interdit, trop brûlant, qui pèse sur la chair. Cependant, elle a le sentiment que si son amoureux lui avait récité de la poésie arabe, elle aurait eu accès à une zone plus intime d’elle-même, il aurait mieux conquis son âme. Bel exemple du rapport d’intrication, de complémentarité/antagonisme entre l’arabe et le français, la tradition et la modernité.

Ahlem Mosteghanemi dans le magnifique Le Chaos des sens, trad.de l’arabe par France Meyer, Albin Michel 2006 donne une autre version de ce conflit du cœur et de l’esprit. A la quête d’amour, de partage d’émotions simples, de sensations ou de sentiments vrais de l’héroïne, les hommes du roman répondent par la virilité, ou les clichés inévitables ou vains véhiculés sur elle, le silence ou le laconisme, la discipline rigoureuse ou la raideur caricaturale, la distance et la frustration, la recherche de la.position de force et l’écrasement de l’adversaire. Ce qui guide l’amant dans le lit où il rejoint l’héroïne c’est, de son aveu, la mort. Il ne « conçoit la jouissance que dans la perte ».

A la narratrice-héroïne qui rêve d’ amour, de bonheurs et de rêves partagés, il répond par l’éloge de l’abstinence. En fin de compte, il lui jette qu’il ne trouve rien de plus beau que de l’avoir domptée, « lui qui ne connaissait rien aux chevaux ». Lui qui « n’avait que la corde des mots pour l’entraver et dompter son insoumission » se persuade qu’il l’a conquise pour s’en détourner ensuite.

Ahlam Mosteghanemi dessine ainsi au coeur du roman un être féminin qui exprime son corps, sa sensualité, ses désirs, ses rêves, sans fard ni censure, sans impudeur ni provocation inutile, avec la liberté des ailes d’une poésie délicate et forte qui donne le regret au lecteur francophone de ne pouvoir suivre l’auteur dans son texte arabe. Elle dresse son héroïne dans sa quête d’amour et de liberté, face à un monde d’hommes entièrement dévoués à la mort, sous la forme de Causes ou de Combats qui ne sont souvent, mais pas toujours, que le masque du pillage et de la déprédation.

Cependant le roman algérien plonge plus avant dans la trame des relations qui, à travers les générations, constituent l’être de la société d’aujourd,hui avec un jeune romancier qui s’était déjà signalé avec Le témoin des ténèbres, Aden,2003 : Bachir Mefti Pantins en feu, traduit de l’arabe par Lotfi Nia, El-Ikhtilef, Difaf,2015
Le terrible dans la peinture présentée par le roman c’est la manière dont les hommes deviennent les bourreaux d’eux-mêmes en même temps que des autres, le fils reproduit le drame sordide du père après avoir exprimé le dégoût ou à tout le moins la répugnance ou la méfiance qu’il lui inspire, pour lui succéder dans les mêmes rôles, les mêmes faiblesses, le même avilissement, voire les surpasser. Ainsi se perpétue la turpitude, de génération en génération.
Car c’est un monde d’hommes. D’hommes sans distinction de classe. Un monde d’où la première différence, celle des sexes, est bannie, honnie, méprisée. Où l’homme est seul vis à vis de l’homme. Un homme sans différence. Sans société. Sans Bien commun. Un homme viril où le rapport viril, le rapport de force, de domination ou de soumission, est le seul rapport digne de ce nom. Il tient lieu de fête. Il tient lieu de religion. On soupçonne qu’il est la figure même, quoique implicite, de la religion .
De ce cauchemar mélancolique, qui s’insinue doucereux et cruel, Bachir Mefti appelle ses lecteurs à se réveiller, à sortir.

Conclusion

Au fil de ces 513 pages, l’esprit qui a prévalu dans la présentation de ces œuvres, n’était pas élitiste, hiérarchiste, ni de classement, encore moins de surplomb, quoique ces pages n’hésitent pas à saluer l’immense talent de Assia Djébar, Maïssa Bey, Nacira Belloula, Waciny Larel, Amin Zaoui, Djamel Mati, Salim Bachi, Bachir Mefti,Youcef Zirem et une foule d’autres, en langues arabe, française ou berbère
L’approche a été celle de l’amateur exercé, voire du connaisseur, qu’un universitaire peut être à sa manière, mais à la façon d’un gourmet, d’un gastronome, qui apprécie la qualité, la profondeur, des œuvres et exprime son admiration, parfois teintée de réserve.
Dans une brève tranche de temps de quinze ans 2000 1015, ce travail a aussi constaté que l’affirmation de la Littérature algérienne dans ses trois langues constituait un événement majeur dans la République mondiale des lettres pour reprendre l’expression de Pascale Casanova, qu’elle habitait pleinement l’espace et le temps, la géographie ou la société dans ses vastes frontières, depuis Oran et Constantine jusqu’au grand Sud. Cette littérature –d’autres l’ont étudiée, bien avant moi, avec une science admirable– occupe le domaine de l’intimité des sentiments féminins ou masculins, de la vie privée ou de la vie sociale, de l’éducation à la vie ou à la liberté, à l’égalité avec ses frustrations et ses conflits, de l’individu et des groupes. Certes, le roman spécifiquement politique y occupe un peu moins d’espace que dans Les illusions perdues de Balzac ou dans Lucien Leuwen de Stendhal.
Cependant l’événement majeur qu’a été l’essor de l’islamisme politique intégriste, dans les années 90, qu’il faut bien qualifier de fasciste, y fait l’objet d’un évocation bouleversante, à la fois impitoyablement fine et fouillée, dans ses composantes sociales, subjectives, dans ses racines dans la psyché individuelle, familiale, historique, culturelle. Le lectorat français qui a aujourd’hui une conscience croissante de cet essor, quoique peut-être trop limitée, et le prendra sûrement en compte pour le phénomène majeur qu’il est devenu sur la scène mondiale des lettres.
De part et d’autre des deux rives, nous avons en commun une histoire douloureuse et tragique, et pour une part non négligeable, une langue, la langue française. Un aphorisme, attribué à tort à GB Shaw, a dit de l’anglais que les Etats Unis et l’Angleterre avaient en commun une langue qui les séparait : l’Anglais. Il n’est pas impossible que le même phénomène caractérise le français dans ses rapports avec l’usage qui en est fait en France et en Algérie ou en Afrique aujourd’hui ou ailleurs aux Antilles ou dans l’océan Indien ou Pacifique. Il arrive que nous lisions de part et d’autre de la Méditerranée la même chose, le même texte, Autrement. De cela n’est-il pas urgent de débattre aussi ?
Max Véga-Ritter

mai 7, 2018

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